En bref
L’amortissement dérogatoire est un amortissement fiscal sans contrepartie économique réelle : il intervient quand l’administration fiscale autorise une déduction plus rapide que celle qui correspond à l’usure effective du bien. Il se constate au compte 145 (capitaux propres), via le compte de dotation 6872 et le compte de reprise 7872. Il existe principalement dans trois cas : écart entre durée fiscale et durée d’usage, méthode dégressive supérieure au linéaire comptable, et régimes ponctuels de suramortissement prévus par les lois de finances. Sur la durée totale, l’amortissement dérogatoire est neutre — il décale dans le temps une déduction fiscale, sans la créer.
Pourquoi un amortissement « dérogatoire »
L’amortissement comptable répartit le coût d’une immobilisation sur sa durée d’utilisation économique. C’est une logique d’image fidèle : la dotation reflète la perte de valeur réelle du bien.
Mais l’administration fiscale peut autoriser ou imposer une déduction qui s’écarte de cette logique économique — pour encourager l’investissement, simplifier le calcul, ou compenser un écart de durée. Quand le rythme fiscal de déduction dépasse le rythme comptable d’amortissement, l’écart se loge dans un compte particulier : l’amortissement dérogatoire.
C’est un mécanisme purement comptable, sans incidence sur la trésorerie. Il loge un surplus d’amortissement fiscal dans les capitaux propres, à la frontière entre charges et réserves.
Trois cas typiques d’application
Cas n°1 — Méthode fiscale dégressive sur amortissement comptable linéaire
C’est le cas le plus fréquent. Pour un bien éligible (matériel et outillage industriel, équipement informatique neuf), l’entreprise peut opter pour le dégressif fiscal alors que le bien s’amortit en linéaire au plan comptable (parce que sa dépréciation économique est régulière dans le temps).
L’écart entre les deux annuités les premières années est constaté en amortissement dérogatoire :
- Annuité fiscale > annuité comptable → on inscrit la différence en dotation au compte 6872.
- Annuité fiscale < annuité comptable (les dernières années, après basculement linéaire) → on inscrit la différence en reprise au compte 7872.
Sur la durée totale, dotations et reprises s’équilibrent à zéro. C’est un mécanisme de trésorerie fiscale étalée différemment dans le temps.
Cas n°2 — Écart durée fiscale / durée d’usage
Quand la durée fiscale admise par le BOFiP est plus courte que la durée d’usage économique retenue par l’entreprise, l’amortissement fiscal dépasse l’amortissement comptable. L’écart positif est constaté en amortissement dérogatoire.
Exemple : un bien dont l’usage économique réel est de 8 ans, mais que l’administration admet d’amortir fiscalement sur 5 ans. L’amortissement linéaire comptable se calcule sur 8 ans, le fiscal sur 5 ans, et l’écart est dérogatoire.
Cas n°3 — Régimes de suramortissement
Périodiquement, les lois de finances introduisent des régimes de suramortissement pour stimuler l’investissement dans certains secteurs (industrie, transition énergétique, robotique). Ces dispositifs permettent de déduire fiscalement plus que le coût d’acquisition — typiquement 140 % de la base amortissable.
Le suramortissement est constaté intégralement en amortissement dérogatoire : il n’a pas de contrepartie économique (le bien ne perd pas plus de valeur), il s’agit d’une subvention déguisée qui passe par la fiscalité.
À vérifier au moment de la publication : les régimes de suramortissement sont temporaires et bornés dans le temps. Vérifier la dernière loi de finances pour les dispositifs en vigueur (industrie 4.0, véhicules propres, équipements verts, robotique, etc.).
Comptabilisation — le compte 145
L’amortissement dérogatoire ne se loge pas dans les comptes d’amortissement classique (28x). Il a son propre compte au passif :
- Compte 145 — Amortissements dérogatoires : provision réglementée, classée en capitaux propres (compte 14 — Provisions réglementées).
Les écritures associées sont :
- Dotation : compte 6872 — Dotations aux amortissements dérogatoires (charges exceptionnelles) au débit, compte 145 au crédit.
- Reprise : compte 145 au débit, compte 7872 — Reprises sur amortissements dérogatoires (produits exceptionnels) au crédit.
Le passage par les charges et produits exceptionnels (et non les comptes 681X / 781X habituels) est important : il signale que la dotation et la reprise n’ont pas de signification économique courante.
Exemple chiffré complet — dégressif fiscal sur linéaire comptable
Une PME industrielle achète le 1er janvier 2026 un matériel d’usinage neuf pour 20 000 € HT, durée d’usage économique 5 ans. Choix retenus :
- Comptable : amortissement linéaire sur 5 ans, soit 4 000 €/an.
- Fiscal : amortissement dégressif (matériel industriel neuf, coefficient 1,75, taux 35 %).
Calcul comparé sur 5 ans :
| Exercice | Annuité comptable (linéaire) | Annuité fiscale (dégressif) | Écart (dérogatoire) | Mouvement |
|---|---|---|---|---|
| 2026 | 4 000 | 7 000 | + 3 000 | Dotation 6872 |
| 2027 | 4 000 | 4 550 | + 550 | Dotation 6872 |
| 2028 | 4 000 | 4 217 | + 217 | Dotation 6872 |
| 2029 | 4 000 | 2 116 | − 1 884 | Reprise 7872 |
| 2030 | 4 000 | 2 117 | − 1 883 | Reprise 7872 |
| Total | 20 000 | 20 000 | 0 | équilibré |
Sur la durée totale, dotations et reprises s’équilibrent à zéro — c’est la signature de l’amortissement dérogatoire. Le mécanisme accélère la déduction fiscale les premières années (économie de trésorerie), pénalise les dernières (régularisation), et reste neutre sur l’ensemble de la durée.
Écritures comptables
Dotation à l’amortissement comptable (chaque année, pour 2026 par exemple) — écriture habituelle :
31/12/2026
6811 — Dotation amortissements immobilisations corporelles 4 000,00
28154 — Amortissements matériel industriel 4 000,00
(Amortissement linéaire matériel — annuité 2026)
Dotation à l’amortissement dérogatoire (en complément, 2026) :
31/12/2026
6872 — Dotations aux amortissements dérogatoires 3 000,00
145 — Amortissements dérogatoires 3 000,00
(Écart dégressif fiscal / linéaire comptable — annuité 2026)
Reprise sur amortissement dérogatoire (en 2029, par exemple) :
31/12/2029
145 — Amortissements dérogatoires 1 884,00
7872 — Reprises sur amortissements dérogatoires 1 884,00
(Reprise écart dégressif fiscal / linéaire comptable — 2029)
À l’issue (fin 2030), le solde du compte 145 est nul.
Cession ou mise au rebut avant la fin
Si le bien est cédé ou mis au rebut avant la fin de l’amortissement, le solde non encore repris du compte 145 est repris immédiatement et intégralement au compte 7872 lors de l’exercice de sortie. La régularisation se fait en une seule fois.
Distinction avec l’amortissement comptable et fiscal
Trois notions à ne pas confondre :
| Notion | Ce qu’elle représente | Compte |
|---|---|---|
| Amortissement comptable | Constatation de la perte de valeur économique | 28x |
| Amortissement fiscal | Déduction admise par l’administration fiscale | (notion fiscale, pas un compte spécifique) |
| Amortissement dérogatoire | Écart entre fiscal et comptable, logé en provision réglementée | 145 |
L’amortissement comptable et l’amortissement fiscal sont normalement alignés. Quand ils divergent (cas typiques §3), l’amortissement dérogatoire enregistre la différence pour conserver la cohérence comptable tout en autorisant la déduction fiscale supérieure.
FAQ
Toutes les entreprises peuvent-elles pratiquer l’amortissement dérogatoire ?
Oui, dès lors qu’elles utilisent une méthode fiscale différente de la méthode comptable, ou qu’elles bénéficient d’un suramortissement. C’est un mécanisme accessible à toutes les entreprises soumises à un régime réel (BIC, IS), pas uniquement aux grandes structures.
L’amortissement dérogatoire est-il obligatoire ?
Pas exactement. Si l’entreprise pratique le dégressif fiscal, elle doit constater l’écart en dérogatoire (le PCG l’impose pour respecter l’image fidèle). Si elle reste en linéaire fiscal et comptable, il n’y a aucun écart, donc aucun amortissement dérogatoire à constater.
Quel est l’avantage en trésorerie ?
L’avantage principal est la déduction fiscale anticipée. Sur un matériel à 50 000 € amorti en dégressif fiscal et linéaire comptable, l’économie d’IS sur les deux premières années peut représenter 3 000 à 5 000 € d’avance de trésorerie — récupérée par l’administration sur les dernières années via les reprises.
Le compte 145 est-il une dette ou une réserve ?
Une provision réglementée, classée en capitaux propres (compte 14). Ce n’est pas une dette envers un tiers, ni une réserve disponible. C’est une provision technique, sans signification économique courante.
L’amortissement dérogatoire entre-t-il dans le calcul du résultat distribuable ?
Oui mais avec une nuance. La provision est en capitaux propres, donc fait partie de la situation nette. En revanche, les dotations (compte 6872) et reprises (compte 7872) passent par le compte de résultat exceptionnel et affectent donc le résultat de l’exercice.
Mon expert-comptable parle de « tableau d’amortissement dérogatoire » — qu’est-ce que c’est ?
C’est le tableau qui suit, année par année, les dotations et reprises de l’amortissement dérogatoire pour chaque immobilisation concernée. Il est indispensable pour la liasse fiscale (case dérogatoire du tableau 2055 ou 2033C selon le régime). Le calculateur d’Amortia génère ce tableau automatiquement.
Existe-t-il un calculateur d’amortissement dérogatoire ?
Oui — le calculateur d’amortissement comptable d’Amortia propose un mode « dérogatoire » qui calcule simultanément l’amortissement comptable et l’amortissement fiscal, génère le tableau des écarts (dotations/reprises) et l’écriture associée. Gratuit, sans inscription.
Pour aller plus loin
Page parente : Amortissement comptable — guide complet
Articles connexes :
- Amortissement par type d’actif — tableau de référence
- Amortissement linéaire : définition, calcul, exemple
- Amortissement dégressif — coefficient, calcul, conditions
- Cession d’une immobilisation : écriture et impact fiscal
- Durées d’amortissement par catégorie de bien
Outil : Calculateur d’amortissement dérogatoire
Sources
- Plan Comptable Général (PCG), articles 322-1 (provisions réglementées), 214-13 (amortissement comptable) — Légifrance.
- Bulletin Officiel des Finances Publiques (BOFiP), série BIC-AMT-20-30 (amortissement dérogatoire) — BOFiP-Impôts.
- Code Général des Impôts, articles 39 A (dégressif), 39 quinquies (suramortissements) — Légifrance.
- Loi de finances annuelle — vérifier les régimes de suramortissement applicables à l’exercice.
Cet article fournit une information pédagogique générale. Il ne se substitue pas à un conseil personnalisé d’un expert-comptable adapté à votre situation. Le suivi de l’amortissement dérogatoire dans la liasse fiscale demande rigueur et un tableau de suivi par bien — à confier à votre expert-comptable.
Dernière mise à jour : 30 avril 2026.